Considérations théologiques d'un catéchète



DEFICIENCE INTELLECTUELLE ET ANNONCE DU TOUT AUTRE
Christianisme et laïcité, le fossé métaphysique

L’homme : une capacité relationnelle
La foi judéo-chrétienne, en tenant pour dogme fondamental que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu a fait de la défense de la dignité de la personne humaine l’exercice même de sa foi. Le lien entre le divin et l’humain est dégagé de la violence de l’archaïsme religieux de Toute-Puissance. D’autant que l’incarnation de Christ implique que le rapport au divin doit s’exercer exclusivement à partir de ce cadre.
D’autre part, la possibilité d’une échange intime de l’homme avec Dieu et de Dieu avec l’homme suscite d’abord la prise de conscience des capacités relationnelles de l’homme. Toute la religion et la spiritualité chrétiennes sont ordonnées à développer la capacité de l’homme à recevoir et à acueillir le divin.
C’est de ce présupposé théologique que le concept même de « personne » a été forgé lors de l’élaboration du dogme trinitaire afin de définir les rapports à l’intérieur même du divin et par voie de conséquence à l’intérieur de la communauté humaine.
Toutefois le concept de personne dépasse la simple disposition préalable à l’échange entre les hommes. Lorsque nous parlons de « personne » nous englobons naturellement le rapport de transcendance que la personne exerce envers sa propre nature et son agir. Ce rapport se décline sur plusieurs niveaux : physique, psychologique et spirituel. Ainsi le mimétisme et l’exemplarité sont donc les deux éveilleurs de la personnalité d’un individu ce que nous appelons communément « l’Education ».

Une relation transcendée
Nous convenons assez bien que la personne se définisse par sa capacité à élaborer une relation au monde et aux autres. Cependant, en rester à cette définition, risquerait de mettre un seuil à partir duquel un être est considéré comme « humain » ou non. Ce qui est, hélas ! le postulat de tous les eugénismes.
Or le christianisme, en affirmant que toute personne est à l’image et à la ressemblance divine, dépasse les clivages des seules aptitudes rationnelles.
En effet, si par l’Incarnation tout homme est enfant de Dieu, il reste que ce Dieu manifesté dans une nature humaine finie, demeure le Tout Autre, l’Infiniment grand, inconcevable à l’esprit humain. D’emblée nous percevons que le critère de viabilité d’un individu ne peut se réduire à ses facultés physiques ou intellectuelles. Il est le participant de la nature divine », non par son vouloir mais par sa nature spirituelle, ce que nous appelons « l’Essence ». C’est elle qui fonde sa dignité. C’est en ce sens que la Bible dans ses textes fondateurs pose ce postulat de façon poétique aussi bien que formelle en parlant « d’image et de ressemblance ».

Athéisme et absence de transcendance
Cette identification de Dieu à l’homme a fondé en Occident ce que nous appelons « l’Humanisme ». Or l’existentialisme athée en niant la notion d’Essence, et en affirmant que l’homme se crée lui-même par ses choix successifs, a biffé d’un trait le fondement même de l’Humanisme. Il a détruit les repères de l’éthique et affaissé le rempart protégeant l’inviolabilité de la personne humaine. Il tend à identifier l’homme à ses choix.
Dans nos sociétés, l’irrationnel a supplanté a raison et l’ordre communautaire, brouillant les repères entre le bien et le mal. Le maître mot est désormais : « C’est mon choix ». Un choix individualisé, déconnecté de la communauté humaine et, de ce fait, entraînant l’abrogation de ce qui fonde l’Humanisme.
Le leitmotiv du choix individuel pour rendre compte de ses propres options travestit la liberté de conscience. En effet, comment une conscience peut-elle se construire si l’homme est sans fondement et sans avenir ? SI son existence n’a pas de sens et de finalité, si elle n’est qu’une succession saccadée de choix sans cohérence, uniquement déterminés par l’interêt .
Dans cette logique, une certaine conscience de soi implique l’oblitération de la conscience communautaire et de la conscience historique.

« Séjour où des corps vont chercher son dépeupler » Beckett (Le dépeupleur)
L’absence de conscience de l’autre ne peut qu’invalider l’altérité entre les hommes. Elle induit le rapport de force. Ainsi se dégagent deux prototypes de rapports sociaux et politiques : le premier prend la forme d’un long cortège d’individus esseulés et apeurés, cherchant jouissance et sécurité dans l’immédiateté, n’ayant pour loi que celle de la force. Un avatar nietzschéen. Loi du plus fort – du surhomme – déniant le droit objectif. Un libéralisme sauvage. L’autre devient l’Enfer, selon l’adage sartrien.
Le second prototype est tout son contraire. Il édicte un totalitarisme où la collectivité prend le pas sur la personne. Dans ce même registre, il faut signaler, la religion de la toute-puissance et de la transcendance pure et dure, qui est totalitaire par essence, justifiant le terrorisme pour soumettre l’homme au divin.
Or l’homme est un être social, du fait qu’il est créé à l’image du Dieu communion, mais la société ne peut pas devenir son absolu.

La laïcité à la française : enchaînement et dérives d’un absolutisme
La laïcité à la Française, née d’un anti-christianisme primaire, n’est cependant pas un produit immédiat. Après son rejet de toute transcendance, elle s’est d’abord dopée par le mythe scientiste et positiviste d’un progrès exponentiel. Par suite de revers politiques et économiques, une certaine élite, séduite par le marxisme, toute en étant prudent quant au « rapport de force » (du moins frontal) , a fait sienne cependant sa définition de l’homme : « un facteur de production au service de la collectivité ».
L’existentialisme athée – pour aérer l’emprise collectiviste, tout en affinant sa « praxis » - n’avait qu’un pas à franchir pour affirmer que l’humain se crée lui-même par ses choix, et ce, quasiment ex nihilo.
Aujourd’hui, le lobby du « Gender » arrive à insinuer que le genre féminin ou masculin n’est plus le support type de la sexualité. Celle-ci n’est qu’une option interchangeable, indépendante des caractères physiques de l’individu.
L’effondrement moral de nos sociétés, savamment orchestré par ces courants philosophiques permet donc les manipulations de l’humain dont les manipulations génétiques ne sont que l’épiphénomène le plus inquiétant.
Le postulat inavoué de ce « progrès » est celui du perfectionnement de la race : eugénisme validant légalement l’exécution du plus faible, du « différent » ou de l’in-désiré. On parle alors de « viabilité, c’est-à-dire, d’une part, « ce qui me va bien à moi, mon choix » et, d’autre part, ce qui est productif pour la société.
Or la laïcité qui se présentait comme libératrice des forces obscures et « fanatiques » de la religion en est arrivée, par son fanatisme à s’ingérer indûment et à contrôler l’ensemble du domaine privé, notamment celui de l’éducation. Les derniers essais de propagande de contraception dans les lycées visent à désolidariser les parents de l’éducation morale de leurs enfants pour leur donner l’Etat comme référent légal. Ce césarisme, cet absolutisme ne peut être acceptable pour un chrétien. C’est une idolâtrie.

Viabilité de la personne et éducation
Dans la perspective chrétienne, Dieu étant à la fois transcendant et immanent, inaccessible et proche, la personne déficience intellectuellement témoigne à son insu d’une autre façon d’être présent à Dieu et au monde. Elle invite à quitter ses « repaires » intellectuels afin d’entrer dans un autre rapport à l’être.
Elle réclame le primat de l’écoute sur le discours. Elle décape l’amour des mille « amortisseurs » que l’on nomme « séduction » mais qui en fait sont des contournements du don de soi exigés par l’amour.
Cependant, la personne déficiente – et c’est le paradoxe – ne peut faire l’impasse d’une éducation élémentaire, celle qui permet d’établir des rapports avec les autres, pacifiés et déférents. Nul individu ne peut se considérer comme un « produit » brut exportable tel quel vers l’autre. Nul individu n’est un absolu ou même une monade. La dépendance des personnes victimes d’un handicap manifeste la loi de dépendance interpersonnelle. Pour un chrétien, elle n’est pas un avatar dégénératif de la condition humaine, elle est perçue comme la dépendance d’amour qui définit la communion trinitaire.
« Aimer c’est se donner », chante Thérèse Martin. Or se donner est le besoin constitutif de l’amour. Cette synergie est ce qui rend le mieux analogiquement l’approche de la sphère divine en Christianisme.

Message prophétique de la personne dépendante
Il ne s’agit pas d’idéaliser les personnes souffrant de déficiences intellectuelles. Il s’agit de se laisser désorienter métaphysiquement par leurs déficiences. Métaphysique au sens fort du mot, aller au-delà de l’ordre physiologique. La présence de personnes souffrant de déficiences intellectuelles interpelle jusqu’à l’insoutenable à cause de l’étrangeté de leur univers rythmé sur un autre rapport au temps, à l’évolution et à la prise en compte des divers éléments qui le composent.
Leur être dépouillé et blessé interroge nos propres certitudes. Il remet en cause l’ordonnance de réel et du normatif. Il rappelle d’une façon intolérable pour certains la fragilité de leur propre univers.
La personne déficiente intellectuelle se présente comme « l’étranger » d’autant plus expatriant que sa joie, sa volonté de vivre, sa soif d’affection et son absence totale de préjugés la font percevoir comme bénéficiaire « sans passeport », sans « carte de séjour », des biens et des valeurs qui régissent le monde clos de nos conventions, de notre culture, et, plus ontologiquement, de notre propre « génome ». Une sorte d’usurpation. Elle est alors perçue irrationnellement  comme une menace. Pour preuve, certaines sociétés archaïques en faisaient une malédiction et les tuaient.

La véritable réponse !
Avant toute réponse, osons formuler une question. AUjourd’hui on peut l’énoncer ainsi : Est-ce que l’Humanisme et les Droits de l’homme ne sont pas en train de régresser vers des formes primitives tant le « magique » investit la subjectivité contemporaine ?
La science elle-même participe à ce chamanisme, à cette démiurgie prométhéenne qui n’est ni plus ni moins qu’idolâtrie. Elle fabrique une « Vie » à la seule dimension biologique, comme des idoles d’or et d’argent inconscientes d’elles-mêmes.
La Révélation répond : l’homme dépasse infiniment l’humain, le transcende par l’esprit et l’appelle de tout son affect, de tout son désir et de toutes ses passions vers une plénitude. Cette dernière vérité tout autant subjective qu’incoercible, est le moteur de l’humain, la « turbine » de ses « passions » les plus extravagantes ou les plus nobles.
Or la personne fragilisée dans son intelligence est essentiellement est essentiellement mue par cette part inassouvie et dynamique de son humanité. Part qui, chez elle est informulée, mais souvent douloureuse, pouvant même s’extérioriser par une certaine violence.
Le Christianisme, donc, « raciné » dans la chair, dirait Peguy, se  tient à égale distance de l’idolâtrie du divin due aux dérives de a transcendance et de l’idolâtrie de  l’humain (et de son environnement) due aux dérives de l’immanence. C’est dans cette tension que réside sa réponse, un ajustement humaniste, afin que l’avenir soit ouvert et possible, humainement viable au-delà de la seule matérialité.

L’intégration de la personne atteinte de déficience intellectuelle : marqueur humaniste et religieux
La personne déficiente intellectuellement est comme le paradigme sur lequel doit se régler le rapport humain individuel et social – on dirait aujourd’hui le rapport « globalisé » - parce qu’elle porte en elle une de ces pauvretés qui mènent sans cesse l’humanité à une croisée de chemin.
Deux choix opposés s’imposent alors : ou bien tendre vers la démesure eschatologique d’une accomplissement plénier, ou bien accréditer la démesure désordonnée de l’ambition humaine qui détient le processus de son propre anéantissement, de seul fait du caractère fini et aléatoire (ce que rappellent « insolemment » les personnes déficientes intellectuelles) de la nature humaine.

J.G. le 02.05.2011

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