L'enfant trisomique, un trésor d'humanité



Benoît PIGÉ

Professeur Agrégé des Universités en Sciences de Gestion
Directeur de l'IAE de Franche-Comté
Père de deux enfants trisomiques


Correspondance: IAE de Franche-Comté

Université de Franche-Comté
Avenue de l'Observatoire
25030 Besançon Cedex

Email : benoit.pige@univ-fcomte.fr

Février 2006




L’enfant trisomique, un trésor d’humanité


Résumé

Dans notre société moderne, l'enfant trisomique semble condamné à disparaître.
Pourtant, dans son rapport avec le monde et avec les autres, l'enfant trisomique témoigne d'une unité que nous avons du mal à réaliser. Par le caractère très particulier de son Être et de son Dasein, l'enfant trisomique est à chaque fois totalement présent là où il est. Loin d'être un fardeau pour notre société, l'enfant trisomique et, à travers lui, la personne trisomique, nous apportent un éclairage différent et salutaire dans notre rapport au monde.

Summary

In our modern society, the child with a Down's syndrome seems to be condemned to disappear. However, in his relation with the world and with the other people, the persons with a Down's syndrome testify of a personal unity that we have difficulty to realize. Through the very specific nature of his person, his being and his Dasein, the child with a Down's syndrome is always totally present where he is. Far to be a burden for the society, the child with a Down's syndrome, and through him every person with a Down's syndrome, gives us a different and necessary enlightenment on our relation with the world, with the society and with the other human beings. 

QUELQUES EXTRAITS : 

"l'enfant trisomique .... en raison de ce qu'il nous révèle sur nous-mêmes, sur nos rapports avec
les autres, avec la société, avec les choses et de manière générale avec le monde."

"Alors que la personne dite "normale", en tant que "jetée dans le monde", tend à se perdre dans le "On" (dans cet impersonnel des relations intra-mondaines), l'enfant trisomique est toujours lui-même, est toujours ce qu'il est. Pour la personne "normale", la perte dans le "On" est un moyen de répondre à cette angoisse, un moyen de croire résoudre ses problèmes en se noyant dans l'impersonnel, en se fondant dans la foule. Pour l'enfant trisomique, cette perte est impossible. Loin de réduire l'angoisse, la pression du "On" sur l'enfant trisomique ne
fait que le blesser car l'enfant trisomique, étant en permanence lui-même, est profondément blessé par cet impersonnel qui ôte toute possibilité de rencontre véritable, de dialogue."


La conscience est pour la personne "normale" une source de dysharmonie, de dissonance, car elle met en évidence un écart entre ce que je suis au fond de mon Être et ma situation d'étant dans le monde où je ne suis pas nécessairement moi-même. Je ne peux réduire cette dissonance et retrouver une harmonie que si je fais l'unité entre mon étant dans le monde et ce que suis, ou si je casse le ressort, c'est-à-dire je détruis ma conscience.

"Alors que la personne "normale" connaît naturellement cette dissonance, l'enfant trisomique, au contraire, connaît naturellement une harmonie. En effet, alors que l'homme doit avancer au fond de lui-même pour se retrouver, pour retrouver son Être, pour répondre à l'appel de sa conscience; l'enfant trisomique est d'emblée rendu là où toute personne est appelée. L'enfant trisomique connaît d'emblée cette profonde unité de son Être que les hommes les plus sages passent une vie à acquérir. "


"... la trisomie 21 n’est pas un manque. Elle est une projection dans une autre vision du monde. La personne trisomique, et plus particulièrement l’enfant trisomique n’aborde pas le monde de la même façon que nous le voyons et que nous l’appréhendons. Le monde est le même mais notre vision n’est pas la même21. La connaissance peut seulement appréhender certaines représentations du monde. Or la représentation à laquelle les personnes trisomiques ont accès est différente de la nôtre. Si la trisomie 21 est un handicap, elle ne l’est que par rapport à notre vision du monde. Mais, dans le même temps, la personne trisomique perçoit une réalité qui nous échappe, elle accède à une connaissance qui nous est difficile d’accès." 

"En ce sens, l’enfant trisomique est un trésor d’humanité car il révèle à notre monde une dimension que toute personne perçoit plus ou moins mais qui, pour les personnes trisomiques, est une dimension fondamentale et qui, pour notre monde aujourd’hui, est une exigence existentielle, notre capacité à aller au-delà des apparences d’un monde de consommation pour se tourner vers un monde de relations aux autres. 
L’enfant trisomique, d’une manière mystérieuse, nous invite à l’accompagner (et non pas à le conduire) dans un monde où les priorités sont inversées par rapport aux nôtres, où l’usage des choses dépend de la personne, de ce qu’elle est, et non l’inverse où la personne dépend de l’usage des choses. En ce sens, l'apparente "folie" de l'enfant trisomique peut apparaître comme une sagesse différente de la sagessehabituellement perçue , car elle permet à l’homme de participer à la création de notre humanité."

"En ce sens, l’enfant trisomique est un trésor d’humanité car il révèle à notre monde une dimension que toute personne perçoit plus ou moins mais qui, pour les personnes trisomiques, est une dimension fondamentale et qui, pour notre monde aujourd’hui, est une exigence existentielle, notre capacité à aller au-delà des apparences d’un monde de consommation pour se tourner vers un monde de relations aux autres. L’enfant trisomique, d’une manière mystérieuse, nous invite à l’accompagner (et non pas à le conduire) dans un monde où les priorités sont inversées par rapport aux nôtres, où l’usage des choses dépend de la personne, de ce qu’elle est, et non l’inverse où la personne dépend de l’usage des choses. En ce sens, l'apparente "folie" de l'enfant trisomique peut apparaître comme une sagesse différente de la sagesse habituellement perçue, car elle permet à l’homme de participer à la création de notre humanité."

Note 24 : "Cette vision de l’enfant trisomique ne signifie pas qu’il faut le laisser grandir tout seul, mais que l’éducation doit avoir pour tâche de lui donner les moyens d’être et de vivre dans la société (comme tout enfant) tout en conservant son regard et son mode d’appréhension de la connaissance qui lui est propre. La difficulté d’intégration de l’enfant trisomique tient moins à sa trisomie qu’aux circonstances qui, souvent, entourent sa naissance et le début de sa vie. C’est notre propre réaction qui a, parfois, pour effet d’handicaper l’enfant trisomique, en le rejetant comme étant « anormal ». Autrement dit, notre difficulté à percevoir un mode différent d’appréhension de la connaissance constitue le véritable handicap de l’enfant trisomique. L’handicap est dans notre regard et nos actions et non dans l’enfant trisomique."

"L’accompagnement de la personne trisomique est ainsi cet accompagnement où nous devons donner à la personne trisomique les moyens d’être et de vivre pour les autres. Et cela renverse tout. La personne trisomique n’est plus au centre, n’est plus celle dont on doit s’occuper parce que c’est notre travail. Elle est celle qui nous accompagne, celle qui est notre prochain mais aussi celle dont je suis le prochain. Apprendre à se laver les dents, à lacer ses lacets, à boutonner sa chemise, à manger proprement, à dire merci, et même à demander pardon, ce n’est pas pour le bien-être de la personne trisomique, c’est parce qu’elle aussi a àêtre auprès des autres pour s’épanouir et construire notre humanité."

"La personne trisomique est particulièrement sensible à ce don qui accompagne tout échange. Il est donc important de développer ces occasions d’échange, d’éviter le repli des personnes trisomiques sur elles-mêmes, sur les chansons qu’elles écoutent en boucle, sur les programmes de télévision qu’elles connaissent par coeur. Cela a l’apparence de l’autre mais cela n’est pas l‘autre. La personne trisomique qui vit de sa relation à l’autre, on lui apprend à se contenter de ce succédané de relation, or ce n’est pas l’aider à être elle-même, à nous apporter ce qu’elle a d’irremplaçable.

Bien évidement, ces remarques sont vraies pour tout un chacun, et la personne trisomique n’est jamais que le révélateur de notre société, mais un révélateur combien précieux. Combien devrait être choyée cette personne qui nous recentre sur l’essentiel, qui ne peut vivre sans cet essentiel. Ce n’est plus un handicap, ni une déficience, mais bien un trésor pour notre humanité." 

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